Vingt-et-un ans après le crash de Charm el-Cheikh (Egypte) qui a fait 148 morts dont 135 Français, des juges d'instruction parisiennes ont ordonné lundi le renvoi en correctionnelle pour homicides involontaires de l'ex-patron de la compagnie aérienne Flash Airlines, principalement accusé d'avoir négligé la formation de ses pilotes.
Mohamed Nour, Egyptien de 71 ans qui était le président du conseil d'administration de la compagnie à bas coût, liquidée depuis, sera jugé par le tribunal correctionnel de Paris pour homicides involontaires, a appris l'AFP jeudi de sources proches du dossier.
Selon l'ordonnance des juges dont l'AFP a eu connaissance jeudi, M. Nour sera jugé notamment pour avoir "créé ou contribué à créer", comme patron de Flash Airlines, "la situation qui a permis la réalisation du dommage et/ou en n'ayant pas pris les mesures permettant de l'éviter".
Son avocat n'a pas répondu à l'AFP dans l'immédiat.
Dans un communiqué, Mme Catherine Ales, présidente de l'ADFVCA Charm el-Cheikh, l'association des victimes, se dit "très satisfaite" de cette annonce "après plus de vingt années d'une procédure complexe et éprouvante."
"La tenue de ce procès sera salvatrice dans le processus de deuil pour toutes ces familles et proches de victimes qui attendent depuis tant d'années", précise Mme Ales, qui "salue le travail des magistrats".
"Je suis extrêmement content que les choses aient bougé enfin. Ca risque de prendre encore du temps, M. Nour aura des voies de recours et il n'est pas sûr qu'il sera là" à l'audience, a aussi dit à l'AFP David Fouchard, qui a perdu onze proches dans ce drame.
- Manœuvres "irrationnelles" -
Le 3 janvier 2004, l'appareil de Flash Airlines s'était abîmé en mer Rouge trois minutes après son décollage de la station balnéaire, tuant ses 135 passagers français et ses 13 membres d'équipage. Soit l'un des accidents aériens les plus meurtriers impliquant des Français.

Des équipes de secours recherchent des débris de l'avion de la Flash Airlines qui s'est abîmé en mer Rouge après son décollage de Charm el-Cheikh, en Egypte, le 3 janvier 2004
- AFP/Archives
Une première enquête s'est conclue par un non-lieu à Bobigny en 2017, ne retenant "d'autre hypothèse que celle des fautes imputables à l'équipe de pilotage", défunte.
Après le non-lieu de 2017, la cour d'appel de Paris, saisie par les familles de victimes, avait ordonné en 2019 la reprise des investigations par des juges parisiens du pôle accidents collectifs, jugeant "insuffisantes" les tentatives menées au cours de l'instruction pour recueillir les explications de l'ex-président du conseil d'administration de Flash Airlines.
M. Nour avait fini par être mis en examen mi-décembre 2021 pour homicides involontaires.
Les juges lui reprochent un déficit de formation des pilotes, d'avoir octroyé trop vite au pilote de l'avion la qualité de commandant de bord, et de n'avoir pas fait respecter les temps de repos suffisants des pilotes entre les vols.
- "A-peu-près" -
"La culture de sécurité de Flash Airlines n'apparaît pas comme un axe de management de cette compagnie", cinglent les magistrates, épinglant encore des "négligences, de l'à-peu-près, des opérations escamotées, des procédures imparfaitement suivies, des mauvaises habitudes non corrigées, des dérives banalisées, des pratiques non sécurisantes explicitement et implicitement admises".

Des équipes de secours récupèrent des débris de l'avion de la Flash Airlines qui s'est abîmé en mer Rouge après son décollage de Charm el-Cheikh, en Egypte, le 4 janvier 2004
MARWAN NAAMANI - AFP/Archives
Mais les magistrates soulignent aussi la faute des pilotes, "cause directe du dommage".
Après une première phase de décollage normale, des anomalies surviennent très rapidement. "Regarde ce que l'avion a fait!", s'écrie le commandant de bord.
"Toutes les manœuvres qui suivent sont irrationnelles", observent les juges: "le pilotage automatique que le copilote dit avoir enclenché ne l'a pas été en réalité, le commandant de bord donne des coups de manche à droite alors que l'aéronef est déjà fortement incliné en ce sens; aucune conclusion n'est tirée de la simple lecture des instruments".
Selon les magistrates, cette "perte de conscience" s'explique par "la formation insuffisante des pilotes, le manque d'expérience du commandant de bord pour exercer cette fonction, la fatigue de l'équipage."
"Leur stress ne fait qu'annihiler leur capacité d'analyse, ils ne savent plus où ils sont et ce qu'il faut faire", tranchent les juges, notant que dans une troisième phase, les pilotes "recouvrent la capacité" de jugement, mais "trop tardivement pour sauver la situation".
Les juges écartent par ailleurs la responsabilité pénale de la compagnie, qui n'a plus d'existence légale, mais aussi de l'administration de l'aviation civile égyptienne ou française.
Une première audience de procédure - préalable au procès lui-même - est prévue le 24 novembre.
Par Guillaume DAUDIN / Paris (AFP) / © 2025 AFP